De la haine à l’amitié : Timor-Leste et l’Indonésie, l’impossible oubli
Paradoxal.
Voilà le mot qui résume peut-être le mieux la relation actuelle entre
l’Indonésie et son ancien territoire occupé, le Timor-Leste. Vingt-cinq
ans après l’indépendance arrachée dans la douleur, le dialogue s’est
tissé, la coopération avance, et les anciens ennemis d’hier posent
ensemble pour les caméras. Mais dans l’ombre des sourires diplomatiques,
la justice attend encore son heure.
L’occupation : des cendres encore chaudes
Entre
1975 et 1999, le Timor-Leste, ancienne colonie portugaise, fut plongé
dans un cauchemar sous la botte de l’armée indonésienne. L’invasion de
décembre 1975, justifiée alors comme une annexion anti-communiste, a
laissé un pays exsangue. Exécutions sommaires, viols, disparitions
forcées, famine : entre 183 000 et 200 000 Timorais ont péri durant
l’occupation indonésienne, selon le Chega! Report — soit plus d’un quart
de la population de l’époque.
Les commandants comme Luhut Binsar
Pandjaitan – aujourd’hui figure influente du gouvernement indonésien –
furent alors des artisans du contrôle militaire. Face à eux, Xanana
Gusmão, chef de la résistance timoraise, devint l’icône d’un peuple
enchaîné mais jamais brisé.
De la guerre à l’étreinte diplomatique
Et
pourtant. L’histoire parfois invente des retournements que la fiction
n’oserait pas. Aujourd’hui, Luhut et Xanana se donnent l’accolade, rient
ensemble, posent côte à côte dans des sommets régionaux. Les deux
"guerriers", ennemis de jadis, sont devenus les architectes d’un nouveau
pont entre leurs nations.
L’Indonésie a soutenu la candidature du
Timor-Leste à l’ASEAN, saluant son intégration progressive comme membre
observateur. Elle participe aussi à la reconstruction économique du
petit pays, notamment par le biais d’infrastructures, d’échanges
commerciaux et d’investissements dans l’énergie.
Mais la justice ?
Les
plaies, elles, ne se ferment pas toutes. Des milliers de réfugiés
timorais, notamment installés au Timor occidental, n’ont jamais pu
rentrer. D’autres craignent encore les représailles ou vivent dans des
conditions précaires.
Les responsables des crimes de guerre n’ont
jamais été jugés en Indonésie. La justice transitionnelle, promise à
l’aube de l’indépendance, est restée lettre morte de l’autre côté de la
frontière. Jakarta invoque la réconciliation, mais sans reconnaissance
pleine ni demande officielle de pardon.
L’Église : silence pesant et foi partagée
Le
9 septembre 2025, le pape François célèbre une messe historique à Dili,
capitale du Timor-Leste. Des dizaines de milliers de fidèles affluent,
certains venus même d’Indonésie. Des prêtres javanais, des familles de
Flores et d’Ambon se recueillent aux côtés des survivants de Suai et des
collines de Same. La communion est réelle, bouleversante.
C’est
un moment rare où, comme après le génocide au Rwanda, les anciens
ennemis prient ensemble. Un "instant Hutu-Tutsi" au parfum d’espoir.
Mais
une ombre plane encore : malgré les appels persistants de Mgr Carlos
Ximenes Belo, alors évêque de Dili, l’Église catholique d’Indonésie —
longtemps silencieuse durant les années sombres de l’occupation — n’a
jamais exprimé officiellement de regret. Certains évêques, aujourd’hui
retraités, furent complices par leur silence ou leur proximité avec le
pouvoir militaire. Cette mémoire ecclésiale, au nom de la vérité, mérite
d’être confrontée.
Un héritage linguistique inattendu
Paradoxe
encore : les jeunes Timorais d’aujourd’hui parlent plus volontiers
indonésien qu’au temps de l’occupation. Le portugais, langue officielle,
reste confiné aux élites. Les dramas, les chansons dangdut, les
influenceurs TikTok indonésiens ont conquis Dili.
Loin d’effacer
les blessures, cette proximité culturelle reflète un phénomène inattendu
: l’Indonésie, qui fut jadis la langue de l’oppresseur, devient
maintenant celle du divertissement… et parfois du lien.
Entre mémoire et avenir
Le
Timor-Leste et l’Indonésie incarnent une relation unique en Asie du
Sud-Est : construite sur le sang, traversée par le pardon, mais encore
inachevée.
La réconciliation sans justice reste un édifice
fragile. Mais si l’on peut prier ensemble, parler la même langue, et
bâtir sans oublier, peut-être un jour viendra où le passé ne fera plus
peur.
Entre
l’effacement des mémoires, les interdits de parole et la peur
héréditaire, l’Indonésie autoritaire du dernier tiers du XXe siècle a
sacrifié des générations entières sur l’autel de l’unité nationale et de
la stabilité. Ce sont les enfants des disparus, des exilés, des
torturés — mais aussi ceux des peuples périphériques soumis à une
violence coloniale intérieure. Ces enfants du silence, nés de la terreur
de 1965 ou des guerres oubliées en Papouasie, Aceh et au Timor
oriental, incarnent la fracture refoulée de la République. Pendant près
de quatre décennies, ils ont grandi sans droit à la mémoire, sans droit à
la parole, sous la menace constante de l’étiquette d’ennemi de la
nation. Ce silence imposé n’était pas seulement familial : il était
structurel, idéologique, programmé.
1965 : la naissance d’un traumatisme intergénérationnel
Le
1er octobre 1965, sous prétexte de prévenir un soulèvement communiste,
l’armée indonésienne dirigée par le général Soeharto lance une vaste
purge. Ce qui s’ensuit est l’un des plus grands massacres du XXe siècle :
entre 500 000 et un million de personnes tuées, des centaines de
milliers emprisonnées sans procès, torturées, violées, déportées. Ces
victimes étaient accusées — souvent sans preuve — d’avoir un lien avec
le Parti Communiste Indonésien (PKI).
Mais les morts ne sont pas
les seuls à avoir été frappés : leurs enfants et petits-enfants ont
grandi dans la honte, la peur, l’effacement. Interdits d’université,
exclus de la fonction publique, surveillés par l’appareil sécuritaire,
ils sont devenus une catégorie politique invisible : les enfants du
G30S/PKI. Leur quotidien fut marqué par la stigmatisation sociale,
l’humiliation scolaire, la perte d’identité.
La chercheuse et
militante Soe Tjen Marching a documenté ces existences marquées par la
honte héréditaire et le silence contraint. Dans ses enquêtes, elle
montre comment le trauma de 1965 ne se limite pas aux victimes directes :
il s’étend à toute leur descendance, dans une logique de culpabilité
collective imposée.
La fabrication du silence : école, censure, propagande
Le
régime du Nouvel Ordre (Orde Baru) a imposé un récit unique de
l’histoire nationale, fondé sur la glorification de l’armée et la
diabolisation du communisme. La terreur n’était pas seulement physique :
elle était pédagogique, idéologique. Dès l’école primaire, les enfants
apprenaient une version falsifiée des événements de 1965.
Le film
"Pengkhianatan G30S/PKI", diffusé chaque année en Indonésie, est une
puissante propagande d’État sous Suharto. Il montre les militantes
communistes Gerwani comme des tortionnaires sadiques et immorales,
responsables de violences atroces sur des généraux nationalistes. Ces
images sexistes et dramatisées visaient à diaboliser le communisme et à
justifier les massacres de 1965. Repris dans les écoles, ce film a
instauré une terreur psychologique et un silence collectif sur cette
période sombre, enfermant des générations dans une version officielle
manipulée de l’histoire.
Les enfants de supposés communistes
grandissaient dans la peur de voir leur identité révélée. Dans de
nombreuses familles, les parents interdisaient toute question sur le
passé. Des enfants ignoraient jusqu’au nom réel de leurs grands-parents
ou les raisons de leur disparition. L’État avait non seulement détruit
les corps, mais effacé les mémoires.
L’unité nationale contre la vérité : la troisième sila comme arme idéologique
Le
silence imposé par l’État était souvent justifié par l’idéologie
officielle du Pancasila, en particulier sa troisième sila : "Persatuan
Indonesia" (l’unité de l’Indonésie). Cette unité, au lieu de garantir la
diversité, a été instrumentalisée pour imposer le conformisme politique
et réprimer toute dissidence.
Toute critique du pouvoir, toute
revendication de justice ou de mémoire était accusée de menacer "l’unité
nationale". Ainsi, les familles de disparus, les survivants de 1965,
mais aussi les mouvements d’autodétermination (Papouasie, Aceh) ont été
réprimés au nom de cette "unité". La troisième sila a servi de
justification idéologique à un autoritarisme soutenu par l’armée, où la
paix ne signifiait pas justice, mais silence.
Les enfants de la périphérie : Papouasie, Timor, Aceh
Si
le traumatisme de 1965 a marqué la population javanaise et urbaine, les
régions périphériques ont connu des violences tout aussi destructrices.
À Timor oriental, occupé par l’armée entre 1975 et 1999, des milliers
d’enfants ont été enlevés à leurs familles et transférés à Java.
Beaucoup ont perdu leur langue, leur religion, leur mémoire. Ces enfants
"intégrés" sont devenus des orphelins culturels.
En Papouasie,
les campagnes militaires répétées ont fait des milliers de morts. Les
enfants papous grandissent dans une atmosphère militarisée, avec des
écoles infiltrées par des forces de sécurité, des enseignants
militaires, et une culture nationale imposée qui nie leur identité
mélanésienne. La violence coloniale intérieure est permanente.
En
Aceh, dans les années 1990, la lutte du GAM (Mouvement pour un Aceh
libre) a été réprimée dans le sang. Les enfants assistaient à des scènes
de torture, de viols collectifs, de disparitions. Le souvenir du
conflit reste vivace, et la mémoire familiale — comme pour les victimes
de 1965 — reste souvent murée dans le silence.
Les mères du jeudi : Kamisan, ou la mémoire debout
Face
à l’omerta officielle, des figures civiles se sont levées pour briser
le silence. Depuis 2007, chaque jeudi, des familles de victimes se
rassemblent devant le palais présidentiel à Jakarta pour une action
silencieuse appelée "Aksi Kamisan". Habillées de noir, tenant des
parapluies sombres, elles demandent justice pour leurs proches disparus.
Parmi
elles, Sumarsih, mère de Bernardus Realino Norma Irmawan, tué lors des
manifestations de 1998, incarne la douleur transgénérationnelle. Sa
persévérance hebdomadaire, malgré l’indifférence de l’État, est devenue
un symbole national de dignité.
À ses côtés, Bedjo Untung,
survivant des purges de 1965, milite inlassablement pour la
reconnaissance des crimes de l’État, à travers le "Yayasan Penelitian
Korban Pembunuhan 1965" (YPKP65). Son combat témoigne du lien entre
mémoire, réconciliation et avenir démocratique.
Suciwati, veuve du
défenseur des droits humains Munir Said Thalib, assassiné en 2004,
participe également à ce mouvement. Munir dénonçait les crimes de
l’armée, et son meurtre reste impuni. Suciwati, en luttant pour la
vérité sur la mort de son époux, prolonge le combat pour la justice
structurelle dans un pays encore dominé par les forces de l’impunité.
Héritiers de l’oubli, semeurs de mémoire
Aujourd’hui,
les enfants du silence sont devenus adultes. Beaucoup ont choisi le
chemin de l’art, de la recherche, de l’engagement civique pour briser
les chaînes de l’oubli. Des archives orales, des documentaires, des
récits autobiographiques émergent peu à peu.
Les travaux de Soe
Tjen Marching, sans complaisance ni victimisation, contribuent à
déconstruire la fausse neutralité de l’État et à rendre visible la
pluralité des traumatismes. Il ne s’agit pas de glorifier le passé, mais
de réinscrire la voix des victimes dans l’histoire nationale.
Pour une mémoire libératrice
De
1965 à 2000, l’Indonésie a produit des générations mutilées, non pas
par manque d’éducation, mais par un excès d’idéologie autoritaire. Les
enfants du silence sont les héritiers d’un traumatisme non reconnu,
porteurs d’une mémoire niée. Leur lutte n’est pas tournée vers le passé,
mais vers une démocratie réelle : celle qui reconnaît ses fautes,
répare ses injustices, et respecte la parole des marginalisés.
Car sans mémoire, il n’y a pas de justice. Et sans justice, il n’y a pas de paix.

Le président indonésien Prabowo Subianto, 73 ans, s’apprête à
connaître un moment de gloire diplomatique avec sa présence aux côtés
d’Emmanuel Macron lors du défilé du 14 juillet à Paris. Un contingent de
l’armée indonésienne, la TNI, défilera sous les yeux des deux
présidents. Lors de la présentation du défilé, l’Élysée a refusé de
commenter les crimes passés de l’armée indonésienne sous la dictature du
général Suharto, dont Prabowo fut le gendre, et en particulier lors de
l’accession douloureuse à l’indépendance du Timor-Leste en 1999.
Pour la France et Emmanuel Macron, le pari est avant tout stratégique
et industriel. L’Indonésie est en passe de devenir l’un des meilleurs
clients de la France en matière d’armement. L’archipel a passé en
février 2022 une commande de 42 Rafale, et l’acquisition de 12 nouveaux
appareils est envisagée. La livraison des premiers appareils aura lieu
au début de l’année 2026.
Ce rapprochement spectaculaire avec l’Indonésie suit le discours
prononcé à Singapour par le président français le 30 mai 2025 au forum
de sécurité du Shangri-La. La France a aussi signé un partenariat
stratégique avec l’État insulaire.